Jean-Luc Guionnet
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si l’on dit que les âmes tendent

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un film de Jean Luc Guionnet et Franck Gourdien
à partir d’une citation de Duns Scot


titre documents joints


<231>
Si l’on dit que les âmes tendent avec prédilection vers des corps différents grâce à leur aptitude à informer de la matière et que, par suite, elles sont différentes parce que leurs tendances le sont, je m’y oppose. La tendance n’est pas une entité absolue, car rien ne peut tendre vers soi ; par conséquent, elle présuppose une entité absolue et distincte et, ainsi, cette âme-ci diffère de cette âme-là par une différence antérieure à leurs tendances respectives. Par suite, les âmes sont distinctes abstraction faite de ces tendances, c’est-à-dire abstraction faite d’une telle raison formelle de distinction.
DUNS SCOT
paragraphe <231> du "Principe d’individuation"
traduction Gérard Sondag — Vrin — Paris — 1992


POURQUOI :
“Si l’on dit que les âmes tendent” est un film-essai construit à partir d’un ensemble de commentaires oraux de ce texte philosophique réputé difficile et aux sources de la modernité. Par ce film, nous voulons mettre ce paragraphe à l’épreuve de la pensée de tout un chacun, puis mettre la forme cinématographique à l’épreuve de cette réactivité spéculative. “En quoi cette pierre-ci se distingue-t-elle de cette pierre-là ?” (G. Sondag). Ce film est à la fois une leçon de philosophie et un documentaire sur la pensée en train de se faire.


COMMENT :
Qui commentent ? La multiplicité des voix est l’une de nos principales préoccupations. Sur une vingtaine de personnes, seules quatre sont des philosophes et un seulement (Christophe Cervellon) est un spécialiste de Duns Scot. Les autres, excepté un prêtre, sont des connaissances plus ou moins proches choisies sans méthode particulière. Certaines n’avaient rien à dire, d’autres au contraire ont amplement dépassé nos attentes.

Comment avons-nous procédé ? Nous donnons à lire le texte et chacun réagit indépendemment sans recherche préalable et sans intervention de notre part. Les locuteurs peuvent commenter seuls le passage, ou bien à plusieurs au gré d’une discussion. Leurs pensées s’élaborent en direct, avec essais, erreurs, impasses, digressions et développements. Les voix de tous sont enregistrées, seules sept personnes sont également à l’image.

Le montage des voix : Nous avons monté l’ensemble de ces voix de manière à entrer progressivement dans l’épaisseur du texte, sans hiérarchie pré- établie : philosophes, non philosophes, prêtre et même enfants sont mis sur le même plan. Le montage final s’entend comme une longue leçon polyphonique qui respecte le rythme de la pensée, incluant parfois son silence et son humour.

Le son : Outre les voix elles-mêmes, une composition électroacoustique commence par accompagner en détail le tempo de la parole et la structure logique de ce qui est dit, avant de progressivement se détacher pour finalement prendre unecomplète indépendance. Les voix sont parfois légèrement traitées, toujours au service de l’intelligibilité de l’ensemble.

Les images : Quelles images actives sur la parole philosophique ? Si certaines personnes sont filmées afin de réinscrire le son et l’image du film dans une réalité-témoin, l’un de nos enjeux principaux reste d’éviter la personne qui parle à vue.

- La danse : Le corps dansant devient cadence du rythme de la pensée en train de se faire ; ce qui renforce, à l’expérience, l’attention et donne aux gestes une fonction explicative.

- La relecture & le retournage : Prendre les voix comme bande-son d’un certain nombre de scènes à tourner ou retourner (playback, relecture et tournage en situation décalée ou pas). Ces scènes sont à travailler avec des acteurs et une équipe réduite de tournage.

- L’imitation : Procédé qui parcourt le film à différents niveaux : - L’imitation jette un trouble flagrant quant à l’individuation ; - par un acteur, elle renforce, à l’expérience, l’attention et donne à la parole

brute une nouvelle autorité ; - elle permet la répétition de la parole et du corps dansant ou parlant à

l’image...

La composition : Après avoir introduit le film en donnant à lire le texte à l’écran sur un montage de photographies de famille (20’), sont donnés à entendre les commentaires. Le film s’articule alors en deux parties autour d’une rotule (plan- séquence sur une relecture du texte). Ces deux parties ont en commun différentes scènes et pour différence principale la présence à l’image ou non des locuteurs. Parallèlement, au son, une continuité faite de présences humaine et animale se mixe avec des fragments de commentaires et de discussions dont la plupart seront développés plus avant dans le film, donnant une ampleur imaginaire et un élan réflexif au défilement stricte du texte à l’image.

Parions que La philosophie s’adresse à tout le monde ; ce film est à la fois un document sur l’individuation et un documentaire mettant à l’épreuve ce pari.

Extraits de commentaires :

“Rien ne peut tendre vers... Ben, rien ne peut tendre vers, oui remarque c’est logique, rien ne peut tendre vers soi. (Silence) Forcément, le fait de tendre, ça suppose une distance, à moins qu’il y ait de l’espace à l’intérieur de soi, de tendre de soi à soi, c’est pas possible. ... Il fait des maths, en fait, le mec !”

Clotilde A.

“Voilà, après, en 2008, moi, j’arrive pas très bien à voir l’implication que ça peut avoir. (Silence) Autrement dit, c’est pas parce que je porte une robe rose et pas une robe bleue que je serais très différent de mon voisin, je pense que c’est un peu de qu’il veut dire...”

Arthur T.

“Puisqu’un facteur qui pourrait les rendre différentes ne les rend pas différentes, donc elles sont différentes, mais pour cette raison-là.”

Véronique

“Et c’est pas pour rien, à nouveau, qu’il y a une filiation entre Duns Scot et Simondon, c’est parce que ce sont des gens du concret, des gens profondément concrets, et Simondon beaucoup plus que Duns Scot, si tant est qu’une brique soit plus concrète qu’un ange, ce qui reste à démontrer bien sûr ! (Rire)”.

Pascal C.

“Par exemple, si moi j’avais un jumeau ou une jumelle et que t’étais ma copine, eh bien ma jumelle elle serait pas obligée d’être ta copine.”

Alice V.

- LC – “Ce qui est en creux, c’est que ce qui fait sa distinction, c’est sa distinction, donc il n’en dit pas complètement rien.” - JC – “Il arrache la définition de l’âme à ce qui en ferait la formation d’une matière ...” - LC – “Hum...”

- JC – “... ou une tendance, et pour autant il n’ouvre à rien de positif, c’est-à-dire que l’âme du coup se trouve prise dans une antériorité dont rien ne nous dit ce qui la constitue, en tout cas... - LC – “... par ce passage.”

- JC – “... par ce paragraphe.”

Laurent C. & Joachim C.