Vêpres à la Vierge Bienheureuse

Note d’intention

Eric Vautrin


La voix du deuil

Une langue – brisée, maltraitée, pour dire la puissance de ce qu’on porte, et ici, la vie. Une figure plus qu’un personnage, pour dire une vie nue, qui n’a rien, ne représente rien pour personne : un de ceux des bords de nos routes, qui n’ont pas d’identité, n’ont rien à attendre. [ne pas parler pour eux, mais de nous, pour nous.] Faire entendre la langue de ce père qui n’est même plus père, une langue aussi rude que sa vie, sans protection (nous mourrons de protections), en butée avec tout ce qui arrive, à vif. Cette voix devient une parole qui n’appartient en propre à personne, la voix des larmes et du deuil, la voix tragique antique, qui ne viendrait pas d’un héros admirable, mais au contraire d’un moins que rien. Leçon de l’aujourd’hui. Le tragique de nos vies, de nos quotidiens, est peut-être porté, rendu visible, aujourd’hui, par ces êtres privés de tout, qu’on ignore tant que c’est possible, plus que par n’importe quel héros. Ceux-là donnent forme aux limites de nos politiques, de nos communautés et de nos discours. Rendu lisible par la furie lucide de Tarantino. Alors une langue de tragédie, qui ne résout rien mais pointe ce que nos pensées ne savent penser, à ce que nos imaginaires fantasment ¬– la définition même de la tragédie.

Donner forme à l’impensé

Entre nos mémoires et nos consciences sociales, souvent inquiètes et d’abord d’elles-mêmes, et ce radicalement autre que vient incarner ce père, surgit la voix furieuse. Elle n’est pas dans la vie du héros endeuillé sur scène, mais dans l’œil, et la situation même, du spectateur.
Si l’image scénique devient le lieu de l’incarnation, nouant ensemble conceptuel et sensible, elle n’est plus le lieu de l’identification. Ce n’est plus trouver l’idée qui prétendument sauve, mais ouvrir le regard à la méditation, à ce qui lui échappe.

Penser le tragique aujourd’hui, ce serait donner une forme à penser, et non penser une forme – c’est-à-dire, matériellement, donner à penser le désastre des identités, des idées de soi et des autres, des signes et des reconnaissances, des solitudes et des communautés, et montrer leur fuite ou leur dissipation, leur perpétuelle recomposition comme forme de vie, comme puissance de résistance de l’être contre toutes les dominations.

Une force de non-réconciliation

Un texte – qui n’est pas dramatique, le drame a déjà eu lieu. Construit sur une forme ancienne – mais retournée sur elle-même, là encore, par l’énergie puissante de Tarantino, son « acharnement à désespérer », comme l’écrit Manganaro. Les Vêpres, l’office du soir, marquent le début de la journée liturgique – non pas celle du soleil et des montres, mais celle de l’esprit. Avec la nuit qui arrive, on célèbre la création du monde. On y chante le Magnificat, grandiose hymne aux puissances du monde – ici, l’extraordinaire monologue d’un fils qui témoigne de sa mort volontaire, s’ouvrant à une délicatesse inouïe. Avant l’hymne : les psaumes, ici l’histoire lugubre et odieuse d’une enfance dans la démerde. Après : l’oraison, ici la recherche des trois sous nécessaires à un enterrement, comme un comédie italienne de Toto ou un sketch de Chaplin. L’ensemble forme un monologue, un père qui invente la voix de son fils, au téléphone. Un père qui refuse la mort de son fils. Il la refuse radicalement, frontalement. Il devient une puissance de résistance à l’oubli, une force de non-réconciliation avec la mort.

Ce texte n’est pas un labyrinthe intime, une plongée en soi, psychologique, mystique ou sentimentaliste. Au contraire, c’est une confrontation radicale avec le dehors, une permanente ouverture – et d’abord dans la langue. Ce père ouvre sans cesse la vie de son fils, il lui invente un in-fini – le soleil mythique de la Grèce – qui est l’extrême vie qu’il oppose à la mort. L’un et l’autre, ces dépouillés sans identité, ces dépouillés de tout signe signifiant, ces humiliés situés à l’extrême limite de nos discours, deviennent alors les résistants à toute forme de domination, celles qu’imposent la société et celle de la mort sur la vie, de la même façon. Ceux-là, en marge de nos vies, en ressuscitent les puissances manifestes.